"Priser, fumer, chiquer": éloge poétique du tabac au XIXème siècle
Longtemps passé inaperçu au sein de la bibliothèque des Archives du Cantal, se cachait un petit livret au titre intriguant : « La Tabacoïde ». Il s’agit d’un poème de onze pages, composé en 1830, par un certain Guignolet-Pancrace Fusin. Nous ne savons presque rien de cet auteur qui se présente comme tabacophile et débitant de tabac, et œuvrant très certainement sous un pseudonyme. Le texte a été imprimé et publié par Auguste Veysset, imprimeur-libraire à Clermont-Ferrand. De plus, l’auteur évoque la rivière Allier dans une strophe de son poème. Il est donc fort possible qu’il s’agisse d’un buraliste de la région de Clermont-Ferrand. Ce poème semble toutefois être la seule œuvre connue de cet auteur tant aux Archives du Cantal qu’à la Bibliothèque nationale de France[1]. En tout état de cause, c’est un lettré cultivé dont le texte regorge de références littéraires et historiques.
Dans une facétieuse postface, l’auteur s’adresse directement au lecteur, se permettant même le tutoiement : « De tous mes titres, le seul sur lequel je veux te faire quelques ouvertures, c’est celui de débitant de tabac. Si ma Tabacoïde t’a fait rire, il est juste que tu viennes t’approvisionner chez moi du végétal que j’ai chanté ; si au contraire elle t’a fait bailler, viens encore mettre à contribution ma boutique, car tout le monde sait que le tabac est un excellent spécifique conte le sommeil et l’ennui ». En bon vendeur, les intentions du poète à travers cette ode au tabac, ne sont pas tout à fait innocentes. Car il s’agit bien d’un texte à la gloire du tabac puisque que comme le clame l’auteur dès la première de couverture : « A contenter ses goûts chacun peut s’appliquer ; Le mien est de priser, de fumer, de chiquer ». En 1830, lorsque Fusin écrit ces lignes, le tabac, présent en France depuis près de trois siècles, est un produit très populaire dont la consommation augmente fortement.
Dans les premières strophes, le poète revient sur l’histoire du tabac dont il attribue la paternité de l’introduction en France à Jean Nicot : « Nous te devons, Nicot ce trésor exotique, Qui naquit sous le ciel de la belle Amérique ; Et par Thevet, jaloux de ta célébrité, Cet honneur à ton nom fut en vain disputé ». On considère cependant aujourd’hui que c’est le père André Thevet, de l’ordre des Cordeliers, qui le premier aurait introduit le tabac en France en 1556. Tandis que Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal, n’envoya ses premières feuilles de tabac à Catherine de Médicis qu’en 1560. Cette nouvelle plante, originaire d’Amérique, prit alors le nom d’Herbe à Nicot ou d’Herbe à la Reine. Elle permit de soulager les migraines persistantes de la régente et se fit ainsi une réputation de médicament efficace. La médecine du XVIe siècle est encore dominée par la théorie des humeurs développée par Hippocrate. Les médecins pensent alors que la fumée du tabac permet d’assécher les humeurs froides et humides du corps humain. Ils préconisent son usage dans de nombreuses maladies, et le tabac, jugé bénéfique pour la santé, devient une nouvelle substance de la pharmacopée.
La consommation du tabac se développe peu à peu aux XVIIe et XVIIIe siècles, sous ses différentes formes, tantôt chiqué, prisé ou fumé. Toutefois, comme s’en fait écho l’auteur, le tabac eut aussi très tôt ses détracteurs : « De l’art pharmaceutique ingrédient chéri, Le tabac infusé, pulvérisé, pétri, Devint chez nous l’objet d’un examen sévère, Et dans la faculté bientôt régna la guerre ; De pédants diplômés un empirique essaim, Se ruait, affectant un superbe dédain : Sur lui ces routiniers s’acharnent avec rage, De sa feuille partout proscrivirent l’usage ». En effet, dès la fin du XVIe siècle, certains médecins le considère comme un poison qu’ils qualifient « d’herbe violente ». « Mais c’est peu : l’on a vu de puissants potentats, Jadis le prohiber au sein de leurs états […] Nous savons qu’à Stuart il était en horreur ». Guignolet-Pancrace Fusin, en fin connaisseur de l’histoire du tabac, se réfère ici au visionnaire Jacques Ier, roi d’Angleterre, qui en 1604 réprouve cette nouvelle habitude « répugnante pour l’œil, détestable pour le nez, dangereuse pour le cerveau, redoutable pour les poumons »[2]. Quelques années avant l’écriture de ce poème, en 1809, le chimiste français, Louis-Nicolas Vauquelin découvre la nicotine, substance toxique présente dans le tabac, que l’on soupçonne déjà d’être à l’origine du mécanisme de la dépendance. Et en 1821, le Dictionnaire des sciences médicales recommande d’en limiter l’usage.
S’il n’ignore pas ces prescriptions et oppositions qu’il ne passe pas sous silence, notre poète n’en a cure : « Détournons notre regard de ces tristes images ; un tableau plus riant réclame nos hommages : Que notre œil fatigué fixe un plus doux objet. Entrons pour un moment dans cet estaminet : Voyez-vous, à travers une épaisse fumée, Entre ces murs noircis, cette foule animée ? […] J’en fais serment par toi, pipe que j’ai choisie ! Je veux priser, fumer, chiquer toute ma vie. C’est de tous les plaisirs le seul pur, le seul vrai. Et quel autre au tabac peut être préféré ? […] A contenter leurs goûts laissons-les s’appliquer : Chacun son plaisir ; le mien est de chiquer, De porter dans ma poche et pipe et tabatière, De fumer le tabac, de le prendre en poussière ». Et de conclure, non sans humour et grandiloquence, par ces vers : « Et pourrais-je sans lui compter quelques beaux jours ? De mon humble existence il embellit le cours ; Qu’il soit pour tous mes maux le meilleur spécifique ! Que ma dernière dent tombe dans une chique, Et que mon cher brulot, sur mon lit de douleur, De mon denier soupir exhale la vapeur ».
Cote ADC : A BIB 1024
Texte rédigé par Nicolas Laparra
[1] Notice bibliographique de la BNF : https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30471454s
[2] Tabagisme et antitabagisme en France au XIXe siècle par Didier Nourrisson, dans Histoire, économie et société, 1988

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