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Les Chambeyron: une famille d'artistes

Des Mongador aux Grossetto

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Pierre Chambeyron est le fondateur de cette dynastie d’artistes. Originaire de la Loire où sa famille dirigeait, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, une importante entreprise de transport de voyageurs, il est pressenti pour reprendre l’entreprise familiale, mais en décide tout autrement. Il quitte Rive-de-Gier pour Paris, et sans que l’on sache vraiment pourquoi, décide de faire carrière dans le cirque. Engagé par le cirque italien Piérentioni pour l’assister, au cours d’une tournée en France, dans les négociations avec les autorités locales, il y rencontre sa future femme Mathilde Capelli, elle-même écuyère. Ils auront cinq enfants : Gaston, Georges, Marcel, Jeanne et René. Véritables « enfants de la balle », baignés dans l’univers du cirque, ils se tournent à leur tour vers le monde du spectacle. Gaston et Jeanne, les deux aînés de la fratrie, forment à leurs débuts le « Duo Delarambla », présentant un numéro mêlant danse et acrobaties. Georges, quant à lui, opte pour le jonglage, vite rejoint par ses deux ainés. Ils forment un nouveau trio proposant un véritable numéro de jonglage auquel il donne le nom de « Mongador ».

Peu à peu, la famille Chambeyron et les Mongador ne font plus qu’un. Pierre administre leur carrière, Mathilde s’occupe de l’intendance, tandis que l’ensemble de la fratrie prend part au numéro. Dans les années qui précèdent le Grande Guerre, ils délaissent le cirque pour le music-hall et partent pour l’Angeleterre, où l’industrie du spectacle est la plus avancée. Le pays compte déjà près de 700 théâtres, 71 dans la seule ville de Londres. Après la guerre et quelques années passées à Londres, Pierre et Mathilde décident de rentrer en France et de venir s’installer définitivement à Aurillac. La famille y avait déjà vécu quelques mois près de vingt ans auparavant et en conservait un souvenir ému. Les Mongador continuent leur carrière malgré la perte de leur frère René, mort pour la France.

Les années passent et la composition de la troupe se modifie. Après-guerre, ils partent pour l’Amérique du Nord. Et, pour affronter ce nouveau public, deux nouveaux membres prennent part au numéro : Nina, Italienne de talent, trapéziste et acrobate, qui avait déjà fait ses preuves dans la troupe de son père, Sylio Cervini ; et Anne, jeune Anglaise, championne de natation et meneuse de revue accomplie. La première, épouse de Gaston, la seconde, épouse de Georges, toutes deux converties au jonglage. Avec Jeanne, les Mongador sont désormais cinq sur scène. A leur retour d’Amérique, ils alternent entre cirque et music-hall : cirque Bureau, cirque Bouglione, le Moulin-Rouge, l’Alhambra de Paris… Ils tournent partout en Europe : Glasgow, Copenhague, Madrid, Amsterdam, Hambourg, Berlin, Vienne, Rome, Turin… Les Mongador pratiquent une jonglerie de groupe, émaillée de passages comiques où Georges se produit en clown. Le numéro se déroule à une cadence soutenue pour finir crescendo. La troupe scénarise son numéro au point d’apporter son propre rideau de fond de scène. Le déroulement des séquences, la répartition des rôles, l’éventail, la forme et la présentation des objets lancés, ainsi que le choix des costumes font l’objet d’une préparation minutieuse. Gaston réalise quelques « trucs » personnels comme les douze bougies rattrapées dans les douze godets d’un bougeoir.

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Après l’arrêt de Jeanne, la troupe n’est maintenant plus composée que des deux couples : Gaston-Nina et Georges-Anne. Elle sera bientôt rejointe par un nouvel arrivant, Gabriel dit Gaby, fils de Gaston et Nina, né à Londres en 1923. Le jeune Gabriel est intégré au numéro en 1938 à l’occasion d’une tournée en Pologne. Dès l’année suivante, il doit provisoirement remplacer son oncle souffrant lors d’une tournée au Danemark et s’en tire avec les honneurs. Mais la guerre rattrape les Mongador qui doivent rentrer en France et viennent s’installer à Aurillac. C’est la fin de la troupe qui ne se reconstituera pas. Ils ont vécu sur trois générations d’artistes, exercé dans plus de 860 théâtres et 104 cirques, réalisant au total plus de 30 000 représentations à travers le monde entier.

Ce n’est pas pour autant la fin de l’aventure pour la famille Chambeyron. Une autre formation va naître : les « Grossetto » ou « Trio Grossetto », formée par Gaston, Nina et leur fils Gabriel. Elle connait le même succès que les Mongador dans le monde du cirque comme dans celui du music-hall. Ils se produisent surtout au Royaume-Uni mais ne délaissent pas pour autant le public français. Quand Nina se retire en 1953, Gaston et Gabriel constituent le duo « Gaby Grossetto et Gaston », puis Gabriel terminera sa carrière en solo sous le nom de « Gaby Grossetto ». Il abandonne la scène en 1984 pour s’occuper de sa mère et se retire à Aurillac, où il vivra jusqu’à son décès en 1998.

Sources : Plus qu’une vie. Les Mongador, une famille de cirque par Antoinette Chambeyron. – Aurillac : éditions de la Flandonnière, 2018 (cote ADC : 8 BIB 3750).

Document rédigé par Nicolas Laparra

 

                               Cote ADC : 1 J 655, 107 Fi 9 et 107 Fi 59.

      

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Boite de nonne de Soeur Marie du Sacré Coeur

(début du XXème siècle)

Une fois n’est pas coutume, en ce mois d’octobre, l’habituel « document du mois » laisse place à un objet d’art religieux. La boite de nonne est une caissette vitrée qui contient une scène miniaturisée représentant une religieuse dans sa cellule. Les premières apparaissent au moment de la Réforme des carmels et de la création des Visitation-Sainte-Marie (XVIIe siècle) puis elles disparaissent peu à peu au XXe siècle.

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Dans ce petit espace clos, sont disposés un lit ou une paillasse, un prie-Dieu, une table avec un livre, un grand crucifix, quelques gravures au mur, une moniale en bois ou en porcelaine, en carton, en tissu, en cire, parfois il s’agit d'un simple découpage ou même d’une photographie. Assise sur son lit, sur un tabouret ou parterre, la moniale médite, prie ou travaille : elle file la laine, coud, raccommode ou confectionne un reliquaire. Les costumes des ordres et les images figurant aux murs de la cellule nous renseignent sur leur provenance. Les nonnes se représentent toujours dans leurs habits de religieuse et parmi les meubles et objets de leur quotidien cloîtré. On peut aussi identifier l’ordre auquel appartient la religieuse par l’ordre et la nature des objets décorant les cellules, car il est très codifié. Chez les clarisses, on trouve dans chaque cellule un autel surmonté non pas d’une mais de trois images pieuses, c’est la règle. Dans la cellule des visitandines, on trouve un lit à baldaquin, chez les clarisses, un lit bateau, chez les carmélites, une simple paillasse.

Cette maquette, conservée dans les collections des Archives départementales, est une maquette de cellule de carmélite. Au-dessus de la porte figure l'inscription "Sainte Philomène" (vocable de la chapelle du Carmel d'Aurillac). Au milieu de la pièce, une carmélite assise travaille à sa dentelle ; à côté d'elle, posé à terre, un panier à ouvrage contient de la dentelle. Le lit, garni d'un oreiller, est couvert d'une couverture marron, de la même étoffe que l'habit de la religieuse. Sur la chaise, utilisée en guise de table de nuit, est posé un livre. Sur la bibliothèque, qui comprend quatre livres portant respectivement sur la tranche les lettres "P", "E", "A" et "H", est posée une couverture ou une serviette blanche pliée. Au mur, outre un bénitier et un crucifix avec son rameau, se trouvent un portrait de saint Henri et celui de Notre-Dame. Cette boite de nonne est l’œuvre de Noémie Lacoste née le 23 juillet 1889 au hameau de Frayssi, commune de Saint-Cernin, fille de Clothilde Marty, ménagère, et de Jean Lacoste, cordonnier. Elle entre au Carmel d’Aurillac le 2 juillet 1909 et devient Sœur Marie du Sacré-Cœur le jour de sa prise d’habit le 19 janvier 1910.

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Ces souvenirs sont le plus souvent destinés aux familles des religieuses, comme l’attestent parfois quelques notes manuscrites au dos des boîtes. Elles sont aujourd’hui analysées comme étant le seul moyen pour ces femmes de décrire leur quotidien reclus à leurs familles, qu’elles ne verront plus jamais ou si peu une fois leurs vœux prononcés. « La contradiction réside dans le fait qu’elles ouvrent aux regards étrangers une scène d’intimité rigoureusement secrète dans la clôture, le spectateur pouvant se sentir un peu voyeur. D’autre part, ces autoportraits peuvent étonner pour des spiritualités axées sur le total oubli de soi (il n’existe pas de miroir dans les couvents). Aucune source issue du milieu créateur ne documente cette pratique ambigüe. Certains observateurs y voient une démarche mystique proche de celle du « jardin clos », qui, en se limitant dans l’espace, permet d’atteindre la perfection et d’accéder au salut ; d’autres y décèlent un simple message pédagogique, éthique (« voilà comment il faut vivre ») ou mystique, par allusion à l’attente de Marie avant la visite de l’ange »[1].

Ces boites ou « cellules » de nonnes sont des objets rares. Beaucoup de ces précieux témoins de la vie monastique ont disparu. Ils sont pourtant extrêmement émouvants et importants pour la transmission des coutumes et la description de l’instant qu’ils reproduisent, véritables « photographies » de la vie des moniales. Ces fragiles objets de peu et de rien sont les seules images et représentations dans leur cadre de vie des religieuses, uniques témoins oculaires de ces lieux fermés.

Sources : Thierry Pinette de l’association Trésors de ferveur

[1] Dictionnaire des objets de dévotion dans l’Europe catholique, par Bernard Berthod et Elisabeth Hardouin-Fugier, Edition de l’Amateur, 2006, p. 45-47

Document rédigé par Nicolas Laparra

 

                               Cote ADC : 1 J 829 et 830.

      

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Des Sanflorains "habillés pour l'hiver"!

Rôle du vingtième de la paroisse de Saint-Flour (1753)

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Quelques mois après la conclusion de la guerre de Succession d’Autriche (1741-1748), et dans un contexte de fort endettement et d’accroissement constant des charges du royaume de France, le contrôleur général des finances Jean-Baptiste de Machault d'Arnouville établit en 1749 un nouvel impôt qualifié de « vingtième ». Remplaçant le dixième, cette redevance doit financer le remboursement de la dette publique jusqu’à ce que les revenus ordinaires suffisent à couvrir les dépenses de l’Etat : elle perdure en réalité jusqu’en 1789, et se trouve même complétée par un deuxième (1756), puis un troisième vingtième (1759-1763).

L’édit du 19 mai 1749 crée, « pendant les premières années », une « imposition du vingtième de tous les biens et revenus de nos sujets », ce qui correspond à un taux de 5%. Il s’agit d’un impôt novateur présenté, par ses promoteurs, comme un impôt universel et équitable, établi sur l’ensemble des sujets. L’introduction du vingtième consacre le principe de quotité, selon lequel les impôts doivent être payés par tous les contribuables, sans distinction, en proportion de leurs facultés : ce fonctionnement, remettant en question l’exemption fiscale des ordres privilégiés tout comme la pratique de la répartition de l’impôt en usage dans les pays d’Etat, provoque de violentes protestations. Par ailleurs, ce type d’imposition exige une transparence forte de la part des particuliers. L’édit de 1749 ordonne à tout propriétaire ou usufruitier de fournir une déclaration exacte des biens qu’il possède ou dont il jouit, à partir de laquelle sont déterminés les revenus imposables. Le vingtième porte ainsi sur les revenus de l'industrie et du commerce, mais aussi sur les propriétés dont les bénéficiaires doivent déclarer la nature, l'étendue et le produit net moyen annuel. Enfin, afin d’assurer la perception de l'impôt, Machault crée la charge de contrôleur des vingtièmes[1].

Louis Estadieu est l’un de ces contrôleurs, chargés d’enquêter dans certaines paroisses cantaliennes et de vérifier les rôles d’imposition. Cette activité a produit une importante masse d’archives, plus de 7 mètres linaires aux Archives du Cantal. Mais au-delà de leur volume, ces archives sont précieuses par la diversité et la quantité d’informations qu’elles renferment. En effet, les contrôleurs complètent leur travail par des observations générales portant sur les paroisses contrôlées. Elles sont d’importance et de précision assez inégales, certaines tiennent en peu de lignes, mais d’autres plus détaillées, sont de véritables petites études de géographie économique et ethnologique, comme celles de Louis Estadieu, par exemple, pour Saint-Flour, Massiac, Calvinet ou encore Giou-de-Mamou. La plupart ont pour objet non seulement les impositions, mais aussi la situation géographique, la nature et le rendement des terres, la répartition des cultures, le caractère et les mœurs des habitants, le commerce et l’industrie.

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Le rôle du vingtième, présenté ici, en est un bon exemple. Dans ses « observations générales », le contrôleur Estadieu donne une description détaillée sur près de six pages : "La ville de Saint-Flour est la capitale de la Haute-Auvergne, elle est épiscopale […]. Sa situation est extrêmement élevée sur le roc, cependant bornée et commandée du côté du levant par les montagnes de la Margeride, du côté du midi par celles d'Aubrac, du couchant celles du Cantal et du septentrion celles du Mont-Dore, de sorte qu’elle est exposée à tous les inconvénients de ces montagnes, qui, étant 8 mois de l'année couvertes de neige, la rendent extrêmement froide, en effet on ne connaît point de situation où le froid se fasse mieux sentir, au point que dans l’hiver on a toutes les peines du monde à sortir des maisons, et on observe par surcroit de malheur pour les habitants que le bois y est extrêmement rare. La ville, compris son faubourg, contient 640 maisons laïques très mal bâties et plus mal distribuées […]. L'évêque en est seigneur spirituel et en cette qualité est gros décimateur. Il est encore seigneur temporel à cause de son évêché et a la haute, moyenne et basse justice. Il y a un chapitre cathédral composé de 4 dignités, de 20 chanoines et de 20 prébendiers, un chapitre collégial composé de la dignité de prévôt et de 15 chanoines, une seule paroisse desservie par un curé, 2 vicaires et 12 communalistes. Il y a un séminaire dirigé par des prêtres de Saint Lazare, assez bien bâti, très mal situé et aussi mal distribué, mais très occupé, ces montagnes donnant beaucoup de montagnards, ils fourmillent en prêtres, les familles étant très nombreuses, et la facilité de les faire étudier fait qu'on en destine beaucoup à l'Eglise […]. Les patrimoniaux et les octrois forment un revenu de 5420 livres. Il y a trois marchés par semaine et cinq foires par an peu considérables […] ». Mais il ne se contente pas de cette description et se permet des commentaires très sévères et méprisants sur les Sanflorains présentés comme « très sauvages, grossiers, impolis, cependant assez dociles, grands ivrognes, gourmands, malpropres et fort paresseux. Il est facile, avec toutes ces qualités, de conclure que ce sont de très mauvais sujets et très pauvres […] Ils n’ont ni conduite ni émulation… ». Il estime, implacable, que si Saint-Flour est une des villes les plus favorisées sous le rapport des routes « cette émulation manquant et la paresse triomphant, elle est la plus misérable de la province et on doit attribuer son malheur à la mauvaise conduite de ses citoyens qui ne savent ou ne veulent profiter des avantages que la Providence leur fournit ».

On ignore si le contrôleur Estadieu avait quelque grief envers les habitants de Saint-Flour. Peut-être ces derniers n’avaient-ils pas très bien reçu cet envoyé de l’intendant chargé de venir contrôler le montant de leur richesse… En tout état de cause, et pour employer une expression de circonstance apparue à la même époque, les voilà « habillés pour l’hiver » !

[1] Lucien Bély, Dictionnaire de l'Ancien Régime royaume de France : XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Presses universitaires de France, 2010, 1384 p.


 Document rédigé par Nicolas Laparra

 

                          Cote ADC : C 282.

      

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Livret militaire d'une gueule cassée

Adrien Antoine Cambon est né le 12 mars 1891 à Parlan, il est sabotier.
 
D’après sa fiche matricule, Adrien Cambon est ajourné en 1912 pour « faiblesse ». Il est finalement déclaré bon pour le service auxiliaire en 1913 et est incorporé le 9 octobre de cette même année au 6e Régiment d’infanterie coloniale, en casernement à Lyon. La commission de réforme du Rhône du 23 décembre 1914 le déclare apte au service armé :  il part alors sur le Front.
 
Le 6e régiment d’infanterie coloniale est rattaché d’octobre 1914 à juin 1915 à la 76e Division d’infanterie, puis du 16 juin 1915 à novembre 1918 à la 15e Division d’infanterie coloniale. C’est avec cette dernière, qu’Adrien Cambon participe entre autres à la Seconde bataille de Champagne. Cette bataille, débutée le 22 septembre 1915 par de nombreux tirs d’artillerie sur les lignes allemandes, ne s’achève que le 9 octobre.
 
L’assaut est donné le 25 septembre à 9h15 du matin avec quelques 500000 soldats. Le Journal des marches et des opérations (JMO) du 6e régiment d’infanterie coloniale indique que lors de ce premier jour de combat 38 hommes sont tués, 295 sont blessés et 457 portés disparus.
 
Adrien Cambon fait partie des nombreux blessés. Alors qu’il se trouve à Souain (Marne) une balle l’atteint au visage « plaie de la région sus maxillaire gauche, plaie de la langue, perforation du voile du palais, fracture double du maxillaire inférieur », à la main « plaie légère de l’auriculaire gauche ». Son livret militaire, témoin matériel de la violence des combats, est traversé par le même projectile.
 
Le livret individuel ou militaire est un document d’identité où sont enregistrées toutes les étapes de la carrière militaire d’une personne. Il est personnel et doit être conservé par le soldat, la page 3 du livret indique « Le livret doit être conservé avec le plus grand soin. Tout homme reconnu coupable de négligence à cet égard est passible de peines disciplinaires ».
Ce document fournit de précieux renseignements : état civil complet (date, lieu de naissance, parents, domicile, profession), description physique, degré d’instruction, indications sur la carrière militaire (participation à un conflit, matériel et habillement fournis, blessures, décorations).
 
Suite à cette blessure, Adrien Cambon est transféré à l’hôpital temporaire 71, au lycée Carnot de Dijon ; avant d’être dirigé vers un hôpital spécialisé dans les plaies de la face. Il est admis à la réforme par décision ministérielle du 10 janvier 1917.
Blessé au niveau du visage, il est désormais une « Gueule cassée », terme qui désigne les survivants de la 1ère Guerre mondiale ayant subi une ou plusieurs blessures au combat et affectés par des séquelles physiques notamment au niveau du visage.
 
Adrien Cambon rentre dans son foyer à Parlan et reprend son travail de sabotier. Il est membre actif de l’Union fraternelle des mutilés de la guerre du Cantal.

Sources : Mémoire des Hommes, JMO du 6ème Régiment d'Infanterie coloniale

Document rédigé par Laure Barbet

 

                               Cote ADC : 1 J 1306 et 1 R 1697.

      

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Le facteur rural, un "forçat de la route" (1830-1914)

C’est en 1830 que le facteur fait son apparition dans les campagnes cantaliennes. Jusque-là il n’existait pas de distribution postale à domicile, seule la correspondance administrative, acheminée par les piétons de la préfecture, parvient dans toutes les communes rurales. Sous la Monarchie de Juillet, le contexte change, l’Etat veut favoriser la communication de l’ordre intellectuel, tout autant que matériel. Il ne s’agit pas simplement de favoriser le développement économique par les échanges. Il a aussi un dessein moral et politique qui est de pénétrer, d’intégrer et d’éclairer les campagnes. Il s’agit de mettre fin au « primitivisme superstitieux et brutal dont jaillissaient si facilement Jacqueries et Chouanneries[1] ». Le vote de la loi Sapey, qui donne naissance à la distribution postale dans les campagnes, s’inscrit tout à fait dans cet ordre d’idée. Le 1er avril 1830 cinq mille facteurs ruraux s’élancent ainsi pour leur première distribution à travers les campagnes françaises.

Le recrutement se fait en partie parmi les anciens messagers-piétons. Ceux-ci étant toutefois trop peu nombreux, l’administration fait surtout appel aux anciens soldats de l’Empire. Beaucoup, sans occupation depuis leur démobilisation, se proposèrent à cette nouvelle fonction. Appréciés pour leur esprit d’ordre et de discipline, ils étaient de plus robustes et capables d’effectuer de longs trajets à pieds par tous les temps. Dans le Cantal, entre 1855 et 1895, sur 361 candidats au poste de facteur, 229 sont d’anciens militaires[2]. L’obtention de cet emploi représente pour eux, comme pour la majorité des cantaliens, une possibilité d’ascension sociale. Le Cantal est un département pauvre qui n’offre que peu d’emplois à ses habitants obligés d’émigrer en grand nombre. Dans ces conditions, bien que peu rémunéré, l’emploi de facteur possède un véritable attrait. Et ce qui compte ici est moins la réalité de la condition du facteur que l’image qu’en a la population des campagnes. Pour nombre de ruraux, il occupe une position enviée. Il représente l’Etat, porte un uniforme et jouit d’un certain prestige. Cette fonction assure une reconnaissance sociale qui dans la société rurale d’alors n’est pas chose négligeable.

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  Cependant, à leur entrée dans l’administration des Postes, les nouveaux arrivants découvrent les réalités parfois peu enviables du métier de facteur. Il se doit avant tout d’être un bon marcheur disposant d’une solide constitution apte à défier les longues marches dans la neige, le froid et sous la pluie l’hiver, sous l’orage et le soleil l’été. En 1834, dans le Cantal, la distance moyenne calculée d’après 77 tournées différentes est de 21 km et la plus longue est de 32 km[3]. Mais il ne s’agit là que d’estimations assez grossières de la part de l’administration qui se contente d’ajouter les distances séparant les différentes communes qui composent la tournée. Ce mode de calcul laisse de côté tous les écarts que le facteur doit faire, en particulier en pays d’habitat dispersé. En 1882 le facteur Mialard, desservant les communes de Ruynes-en-Margeride et de Clavières, se plaint que la correspondance a augmenté dans de telles proportions qu’il lui est impossible de distribuer, seul, toute sa tournée. Les archives ont conservé à cette occasion un document précieux et d’ailleurs unique. Il s’agit du bulletin d’itinéraire de ce facteur. Si l’on additionne tous les écarts qui y sont portés, la tournée atteint 61,4 km ![4]  Leur mission est rendue encore plus dure par les caractéristiques géographiques du Cantal. Dans les zones de montagne le froid parfois intense est un ennemi redoutable et les chutes de neige fréquentes sont un obstacle à la marche des facteurs. Dans ces conditions les longues distances deviennent de véritables calvaires.

De ce fait les journées de travail sont souvent très longues. Le facteur André du bureau de Neussargues avec un parcours de 37 à 40 km est occupé 13 heures par jour en 1900[5]. A la veille de la Grande Guerre, ils sont encore une majorité à travailler tous les jours de la semaine et ce tout au long de l’année, soit 365 jours par an au service des Postes. Malgré ce dur labeur, le seul véritable avantage de leur statut de fonctionnaire est la possibilité, à partir de 1854, de jouir d’une pension de retraite. Encore que celle-ci soit bien souvent misérable et ne permette pas de vivre. Elle est calculée à partir du traitement perçu par le facteur au cours de sa carrière. Or si ce dernier augmente continuellement, il n’en reste pas moins très chiche. Leur niveau de vie est parmi les plus faibles qu’il soit en milieu rural. En 1914, le traitement maximum, que peu de facteurs perçoivent, est de 1500 francs par an soit un peu plus de 4 francs par jour. Alors qu’à la même date le salaire journalier d’un bûcheron ou d’un manœuvre est environ de 6 francs[6].

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Mais ces « forçats de la route » ne sont pas que de simples distributeurs, le facteur est aussi créateur de lien social. Il devient peu à peu une figure centrale de la communauté villageoise au même titre que le curé ou l’instituteur. En témoignent ces photographies de la famille Bonnevide d’Oradour où le facteur pose avec le curé aux côtés des membres de la famille. La lettre n’aboutit que par lui et dans ce rôle il est irremplaçable. Dans le Cantal où l’émigration est importante, il apporte à tous les nouvelles de l’absent et parfois devient le lecteur délégué de ces concitoyens illettrés. C’est un lien de sociabilité extraordinaire pour les campagnes, en particulier dans les zones d’habitat dispersé du département. Et aujourd’hui encore, malgré les avancées technologiques et le recul de la distribution postale, le facteur reste très apprécié des Français, c’est l’un des trois personnages de la vie quotidienne qu’ils préfèrent avec le boulanger et le pompier.

Document rédigé par Nicolas Laparra                                                                                                                                                                                                                                                               Cote ADC : 6 P 525, 111 Fi 78 et 200.

[1] G. Duby et H. Wallon, Histoire de la France rurale. Apogée et crise de la civilisation paysanne, tome 3 de 1789 à 1914, Le Seuil, Paris, 1976, p. 158.

[2] A.D.C. 6 P 139 à 150

[3] A.D.C. 6 P 493

[4] A.D.C. 6 P 525

[5] A.D.C 6 P 67

[6] A-G Manry, Histoire vue de l’Auvergne, édition Guillaume de Bussac, Clermont-Ferrand, 1959.


 

 

                              

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