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  D'une guerre à l'autre : quatre générations d'hommes sous les drapeaux

                                                                                                                              

Si les archives personnelles liées aux deux guerres mondiales, abondamment collectées et valorisées depuis plusieurs années, sont désormais légion dans les services d’archives, rares sont celles qui permettent de mesurer l’impact qu’a pu avoir la rapide succession des conflits entre 1870 et 1962, sur les familles françaises. Le fonds Georges Tourlan a ainsi pour particularité d’être composé de divers documents (livrets militaires, correspondance, photographie, diplômes, etc) relatifs à quatre générations d’hommes, chacune d’entre elles ayant servi la France au cours d’un conflit armé.

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Tout d’abord, Jean Bac, arrière-grand-père maternel du donateur, est cultivateur à Péruéjouls, commune de Marmanhac. Son livret militaire indique son incorporation à la Garde mobile d’août 1870 à mars 1871. La Garde nationale mobile, créée par la loi du 4 février 1869, est constituée de tous les jeunes hommes qui ont tiré « un bon numéro » lors du recrutement et qui n’ont pas à faire leur service actif ; ils peuvent en revanche être mobilisés en cas de guerre. Aussi, suite aux premières défaites lors de la Guerre franco-allemande, l’armée fait appel à cette réserve pour renforcer les troupes. La Garde mobile participe entre autres au siège de Paris avant d’être dissoute le 25 avril 1871.

Marié le 7 avril 1870 à Pauline Lapié, Jean a trois filles dont Jeanne, mariée à Géraud Lacarrière, grand-père maternel de Georges.202302 2

 

Géraud est, malgré la naissance de 5 enfants, mobilisé le 4 août 1914 pour partir au Front. Quelques cartes écrites à son épouse, ainsi que son livret militaire indiquent qu’il ne sait ni lire, ni écrire : il est très probable que ce dernier ait fait appel à la plume d’un camarade, lui-même peu lettré, pour rédiger ses missives. Toutefois, un certificat accordé par le maire de Marmanhac en août 1917, lui permet d’être détaché aux travaux agricoles. En effet, en dépit de la bonne volonté des femmes pour s’occuper des champs, en effectuant notamment les récoltes et les battages, le recours à la main d’œuvre militaire est obligatoire pour permettre aussi bien l’alimentation des troupes que des civils. Géraud est donc mis en sursis agricole le 22 décembre 1917.

 

Autre combattant ayant participé à la Première Guerre mondiale, Jacques Tourlan, grand-père paternel du donateur. Parti au Front le 10 août 1914, sa fiche matricule indique qu’il est blessé une première fois le 29 août à Rambervilliers (Vosges) par une « balle au pied droit ». Il retourne au combat le 14 octobre 1914 avant d’être blessé à nouveau au mollet gauche en mars 1916, au bois des Corbeaux lors de la bataille de Verdun. Il est ensuite ajourné et de nouveau hospitalisé pour « angine et oreillons ». À la fin de la guerre, il se voit affecté à la Compagnie des chemins de fer d’Orléans, tout d’abord en qualité d’homme d’équipe puis comme conducteur. Il reçoit la médaille militaire par décret le 28 février 1936. Marié le 22 juin 1912 à Jeanne Paucot, il a trois fils dont Durand, père de Georges.

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Serrurier de profession, Durand est mobilisé dès le début de la Seconde Guerre mondiale. Il est fait prisonnier à Autun (Saône et Loire) le 16 juin 1940. Interné sous le numéro 92036 au stalag XVII A, en Autriche, il correspond avec son épouse, Antoinette Lacarrière, de façon régulière durant toute sa captivité. Ainsi, il raconte ses différentes tentatives d’évasions, en août et octobre 1942 : « j’ai abandonné pour blessure au talon je ne pouvai plus marcher pourtant jen été pas bien loin du but j’été à 30 km de la Suisse enfin la chance n’a pas voulu de moi » [sic]. Suite à ces essais d’évasions et aux actes de sabotage qu’il commet sur les chantiers de travail, il est transféré au stalag 325 de Rawa Ruska (Ukraine), camp de représailles et de punitions. Il y reste jusqu’en juillet 1943 date à laquelle il est transféré dans un nouveau camp en Allemagne. Il tente une nouvelle fois de s’évader, en juin 1944 : « Je suis parti un mercredi avec deux copains pour l’aventure pendant la traversée de Frankfurt à Metz tout a bien marché pas d’anicroche rien, nous étions trop confiant car a 200 mètres de la frontière il nous arrivent par derrière un douanier révolver au poing qui nous arrêtés nous n’avont pas fait de bruit ni de menace aussi nous avons été bien traité » [sic]. Il est finalement rapatrié le 21 avril 1945 et retrouve son épouse et ses deux enfants : Jacqueline et Georges. Plusieurs documents attestant de son engagement lui sont par la suite délivrés : carte du combattant, carte de combattant volontaire de la résistance, carte d’interné déporté.

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Georges, le donateur du fonds, est pour sa part appelé en Algérie. En effet, de 1954 à 1962, un nombre important d’appelés du contingent participe à cette guerre. Georges arrive en Algérie en novembre 1959 et se trouve affecté à la poste aux armées dans différentes localités : Béni- Messous, Souk Ahras, Bône. Il entretient avec sa mère une correspondance très régulière et y raconte différents aspects de sa vie quotidienne : le temps, la nourriture, son travail, sa santé, ses rencontres avec différents camarades cantaliens mais aussi l’atmosphère et les tensions qui existent. Ainsi le 26 mai 1960, il écrit « comme la semaine d’avant des jours-ci cela va mal sur la frontière mais cette fois-ci c’est plus loin car on entend à peine les canons…ce matin j’ai croisé les renforts de la Légion » [sic]. Le 13 décembre, il raconte les importantes manifestations qui ont eu lieu : « ce sont un groupe de manifestants européens et un groupe musulman qui allaient à la rencontre l’un de l’autre. Ils allaient se rencontrer sur une place où se trouvaient les légionnaires. Ces derniers ont tiré en l’air. C’est alors que des européens se sont affolés et se sont précipités vers un camion de la Légion pour s’y abriter. Ce véhicule était gardé par d’autres légionnaires qui voyant des manifestants si prochent et les croyant animé de mauvaises intentions leur ont tiré dessus » [sic]. Un mois avant son départ, le 16 décembre 1961, il raconte « la nuit nous entendons de nombreux coups de feu. A Bône, cela devient infernal » [sic]. Enfin, le 3 janvier 1962, il écrit : « Ces temps ci cela va assez mal en Algérie un peu partout mais je pense que cela n’ira pas loin je crois que c’est la fin » [sic]. Il revient en métropole en janvier 1962.202302 5

Entrées aux Archives du Cantal par voie de don en août 2022, ces pièces témoignent ainsi de manière très personnelle du vécu de combattants mêlés, bien souvent malgré eux, aux conflits de leurs siècles respectifs et dont la somme des histoires individuelles permet d’enrichir l’écriture de la « Grande » Histoire.

Cote ADC : 116 J 1 à 32 ; 1 R 1489 ; 1 R 1607 n°1461 ; 1 R 1681 n°2041 ; 1 R 1824 n°70 et 2258 W 13 n°30455.

Note rédigée par Laure BARBET                                                                                   

                                                                                                                                            
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  Une mauvaise graine à Aurillac :

le portrait haut en couleurs d'un spéculateur en blé (fin XVIIIe siècle)

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Le document présenté ce mois-ci est remarquable tant par son originalité que par sa rareté. Pièce unique, conservée dans les collections iconographiques des Archives du Cantal, cette affiche manuscrite mêle satire, ironie et caricature. Elle est anonyme et nous ignorons malencontreusement sa provenance ainsi que sa date exacte. Plusieurs éléments nous permettent toutefois de rattacher ce document au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, vraisemblablement à la période du Directoire (1795-1799). En effet, le texte fait référence tout à la fois au franc, devenu l’unité monétaire officielle en 1795 en remplacement de la livre, et à la « carte », unité de mesure agricole utilisée sous l’Ancien Régime et dont l’usage a perduré encore quelques années après la mise en place du système métrique sous la Révolution. La caricature présente au bas de cette affiche est un autre élément de datation possible qui tend à confirmer l’hypothèse de la fin du XVIIIe siècle puisque le personnage représenté semble vêtu à la mode de l’époque.
Ce personnage, ainsi caricaturé, est un dénommé Mégemont que l’auteur accuse de spéculer sur le prix du blé. Affublé du charmant sobriquet de « La Crotte », qualifié tour à tour de « butor », « filou », et de « grand usurier », il aurait profité d’une période de « grande nécessité » pour acheter du blé à Aurillac, provoquant ainsi une hausse des prix. C’est là une grave accusation tant on sait que le commerce et l’approvisionnement en blé sont un des sujets très sensibles tout au long du XVIIIe siècle. Les céréales, nécessaires à la confection du pain, sont la base de l’alimentation des Français. Toute hausse des prix provoquée par une mauvaise récolte ou par la spéculation est donc dangereuse. Or, ce siècle marqué par le petit âge glaciaire compte de nombreux hivers extrêmement rigoureux auxquels font suite plusieurs périodes de disette et même parfois de famine : le tout aggravé par une spéculation intense sur le prix de la nourriture en général et surtout des céréales. Pour l’historien américain Steven Kaplan, le « pain est l’un des plus grands acteurs de l’Histoire de France ». Révoltes et insurrections, que l’on qualifierait aujourd’hui « d’émeutes de la faim », sont fréquentes lorsqu’il vient à manquer. Le contrat social informel unissant le « Roi nourricier » à ses sujets contraint celui-ci à subvenir à leur alimentation à travers une politique d’approvisionnement fondée sur un contrôle strict du commerce des grains.
Confrontés à cette forte réglementation sous l’Ancien Régime, les marchands de grain exercent un métier difficile. Ils sont obligés pour commercer, de demander une autorisation aux officiers de police et tiennent un registre de leurs opérations. Ils n’achètent librement que sur les marchés ouverts et fermés à heures fixes, après que se sont servis boulangers et particuliers. Ils n’ont pas le droit d’acheter directement chez les producteurs, ne peuvent s’associer et doivent déclarer leurs stocks. Les années de mauvaise récolte, les autorités font dresser des états estimatifs, imposent la vente forcée, puis tarifiée. Les intendants, cours de justice et autorités municipales fixent un prix maximum pour chaque sorte de grain. Les pouvoirs publics, soucieux du maintien de l’ordre, favorisent le consommateur aux dépens du producteur et des marchands. Cette question est encore plus prégnante à Aurillac. Le Cantal est un pays de pâturages qui possède un important cheptel bovin mais il n’a jamais été un département producteur de blé et sa production ne suffit pas à nourrir les habitants. La ville, qui compte alors près de 10 000 habitants, dépend entièrement de l’extérieur pour les subsistances et doit acheter la presque totalité du grain qu’elle consomme. Son approvisionnement en blé est une préoccupation majeure des autorités municipales tout au long du XVIIIe siècle.
Le 29 août 1789, l’Assemblée constituante rompt avec la réglementation d’Ancien Régime et décrète la libre circulation et le libre commerce des subsistances. Cette liberté semblait devoir favoriser les départements non producteurs, toutefois dans le Cantal les difficultés d’approvisionnement subsistent. En témoigne cet extrait de la correspondance du procureur syndic du district de Mauriac : « Les marchés ne sont pas approvisionnés, les cultivateurs préfèrent vendre leurs grains à des marchands qui les revendent ensuite entre mains à des prix exorbitants » (30 messidor an III ; ADC, L 504). Les freins économiques demeurent : production faible, enclavement et coûts de transport trop élevés. La libre circulation ne suffit pas à résoudre les difficultés de ravitaillement. Pire, en raison du manque de grains, la liberté du commerce profite aux marchands au détriment des consommateurs. C’est ce que l’auteur de l’affiche reproche au dénommé Mégemont : « à Aurillac il a été faire emplette de blé. Bon comme un bon père qui arrache la bouche à ses enfants pour lui la manger en même-temps […] Avant le voyage de Mégemont fait, à cinq francs la carte vous l’avez mangé. Douze sous de plus vous donnerez depuis que Mégemont fait le grand usurier ».
Quel que soit le système économique en place, Aurillac, dont la production de céréales est insuffisante à nourrir sa population, manque de grains. Le pouvoir municipal a dû composer avec les différentes directives du pouvoir central et n’a eu de cesse de chercher à ravitailler la ville. Les changements de régime économique : réglementation ou libre circulation ne modifièrent en rien cette situation. Dans la pratique les pouvoirs publics ont toujours été contraints d’intervenir en continuant de réglementer et de subventionner le prix du pain. Une de leurs préoccupations constantes est d’assurer la subsistance des plus pauvres, autrement dit de la majorité de la population. C’est à ce prix qu’ils parviennent à maintenir l’ordre et à éviter de graves émeutes ou soulèvements. Toute proportion gardée, le contexte actuel de forte inflation n’est pas sans rappeler cette situation, et si comparaison ne vaut pas raison, l’énergie d’aujourd’hui est peut-être le pain d’hier !

Cote ADC : 1 Fi 359

Source : « La question des subsistances dans la commune d'Aurillac, de 1788 à 1795 » par R. Rieuf dans Revue de la Haute-Auvergne, 1945 pages 307-329 et 1947 pages 46-68 et 100-111.

Document rédigé par Nicolas LAPARRA                                                                                    

                                                                                                                                            
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  Un abbé à la conquête du ciel: le "Vaisseau volant" (1784)

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Cette expression quelque peu énigmatique est le titre d’un imprimé présenté et annoté par le célèbre chroniqueur aurillacois, Jean-Baptiste Lakairie, dont nous commémorons cette année le deux-centième anniversaire de la mort. Né le 17 février 1765 à Aurillac, Jean-Baptiste Lakairie est tout d’abord musicien, suivant les traces de son père, Géraud Lakairie, choriste de l'église paroissiale Saint-Géraud d'Aurillac. Intellectuel très actif et engagé pendant la période révolutionnaire, il devient l’archiviste d’Aurillac et s’illustre alors grâce au matériau qu'il a réuni pour la publication de ses mémoires et des annales de la ville (1787-1818). L’ouvrage Mélanges. Aurillac. 1774-1792 dont est extrait cet imprimé est un parfait exemple de son travail de collecte.

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Derrière ce titre grandiloquent se cache un projet non moins ambitieux, celui de construire à Aurillac, dès 1784, le premier ballon dirigeable de l’Histoire. Ce prospectus, publié avec l’autorisation du lieutenant-général et de police, vise « à ouvrir une souscription pour un Vaisseau Volant, capable d’enlever deux personnes ». Les premières lignes font état du « succès des Expériences Aërostatiques qui furent faites à Aurillac le 12 mars de la présente année 1784 ». Le nom d'« aérostat » a été inventé par l'Académie des sciences en 1783 pour désigner ce nouveau type d’appareil dont le vol est assuré principalement par une force aérostatique, la poussée d'Archimède. C'est cette poussée découlant de la différence de masse volumique entre l'air chaud ou le gaz contenu dans l'aérostat et l'air extérieur, plus dense, qui permet à ces aérostats de voler. Pour se faire une idée de l’ambition de ce projet, il faut replacer ces expériences dans leur contexte. Nous sommes alors aux balbutiements de cette nouvelle technologie. Le premier vol officiel du ballon à air chaud des frères Montgolfier a eu lieu place des Cordeliers, à Annonay, le 4 juin 1783. Jean-François Pilâtre de Rozier et le Marquis d'Arlandes prennent part au premier vol libre humain le 21 novembre 1783.

Inspiré par ces premiers exploits, l’auteur de ce texte, l’abbé Louis Murat se lance à son tour à la conquête des airs. D’après Jean-Baptiste Lakairie « ce fut le jeudi gras, 19 février, que M. Murat, professeur de troisième au collège, fit l’expérience des globes aérostatiques à Aurillac[1] ». L’abbé Murat est né à Aurillac le 8 octobre 1750, fils d’un maréchal-ferrant. Amateur de sciences exactes, cet érudit eu l’idée de reproduire les expériences qui avaient marqué les esprits de ses contemporains. Sa première tentative du 19 février est un échec. Toutefois l’abbé Murat ne se décourage pas et, toujours selon Lakairie : « Enfin le 12 mars l’expérience réussit. Le petit ballon monta très haut et fut tomber près à Massigou. Le 2e qui avait 18 pieds de haut sur 32 de circonférence ne s’éleva pas si haut, parce qu’il y avait une ouverture qu’on n’avait pas apperçue. Ce fut sur le foirail que l’expérience eut lieu ».

Grisé par ce premier succès, l’abbé Murat ne se donne plus de limites et projette la création d’un « vaisseau volant » : « Il prévient le public que son dessein n’est pas de faire une simple répétition des expériences en grand, faites par Messieurs Pilatre du Rosier, le Marquis d’Arlandes, Charles et Robert, Montgolfier, Blanchard, etc. Il veut employer une méthode nouvelle pour diriger à volonté ces ingénieuses machines et pour les faire triompher des tous les obstacles qui en ont fait jusqu’à présent les jouets des vents ». Il ne s’agit plus d’élaborer un simple ballon mais bien de concevoir un véritable dirigeable. Dès les premiers ballons à gaz, l'idée de dirigeable fait son chemin. Il apparaît clairement, par nature même, que le défaut majeur de ces ballons réside dans leur incapacité à se diriger. Mais les contraintes techniques sont trop importantes en cette fin de XVIIIe siècle et ce n’est que le 24 septembre 1852 qu’a lieu le premier vol historique d’un ballon dirigeable entre l'hippodrome de Paris et Élancourt, soit environ 27 km. Il s’agit d’un appareil de 44 m de long en forme de cigare équipé d'un moteur à vapeur.

Cet appel à souscription est suivi d’un devis estimatif qui donne de nombreux détails quant à la conception de l’aérostat projeté : son diamètre, sa superficie, son volume, le poids qu’il pourra enlever, la quantité de toile et de vernis nécessaire à sa fabrication, le coût des coutures, de la galerie, des cordages… Il ne permet toutefois pas de comprendre comment l’abbé Murat prévoyait de pouvoir diriger son aérostat. Certes, le devis prévoit 300 livres « pour les machines et ressorts propres à diriger le ballon ». Mais il n’en dit pas plus sur la conception des machines en question et il est difficile d’imaginer ce que pouvait recouvrir ces termes de « machines et ressorts ». On peut tout de même remarquer que leur coût est relativement modeste en regard du coût total estimé.

Preuve toutefois du sérieux du projet, c’est le principal du collège, M. Piganiol, qui est chargé de recevoir les souscriptions. La somme totale prévue est de 2438 livres, une somme importante que l’on peut estimer à près de 40 000 euros actuels. Par une mention manuscrite au bas du prospectus, Lakairie nous apprend que « la souscription ne fut point remplie ». Certainement découragé par cet échec, l’abbé Murat ne renouvela pas sa tentative et le « vaisseau volant » aurillacois ne fut jamais construit. D’après Lakairie, il « s’était fait horloger et était chargé par le gouvernement des observations météorologiques à Aurillac », lorsqu’il mourut à Nevers le 19 brumaire an X, « d’un polype au nez, dont il allait se faire guérir à Paris[2] », emportant avec lui le secret de sa technique conçue pour « diriger à volonté » les aérostats.

[1] Jean-Baptiste Lakairie, Cahiers de notes historiques sur l’histoire d’Aurillac (cote ADC : E DEP 1500/414)

[2] Ibidem.

 

Cote ADC : D BIB 290, 29 Fi 359 (Foule admirant le ballon "Le Fétiche", le 14 juillet 1903, place Gerbert à Aurillac)

Sources :« Un ballon dirigeable à Aurillac en 1784 (lancé par l'abbé Murat, professeur au collège) » / Delmas, Jean (1868-1913), dans Revue de la Haute-Auvergne, 1910, pages 165-174.

Document rédigé par Nicolas LAPARRA                                                                                    

                                                                                                                                            
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  Vengeance et pillage dans les bois de Salers :

un plan coloré dressé pour le seigneur de Mazerolles (1669)

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Encore rare au cours des siècles précédents, l’usage du plan se répand à la fin de l’Ancien Régime. Outre sa valeur esthétique, le plan, devenu plus précis et technique, devient un outil efficace d’administration, mobilisé dans un premier temps pour la description et la gestion des seigneuries. Progressivement, il fait aussi son apparition dans le domaine judiciaire où il vient prendre sa place au sein des dossiers de procédure : preuve à part entière ou simple aide visuelle à l’usage des magistrats, ces plans ont servi à éclaircir des affaires et à faciliter la prise de décision. Les plans judiciaires d’Ancien Régime conservés aux archives départementales du Cantal remontent pour l’essentiel au XVIIe et, surtout, au XVIIIe siècles : celui que nous présentons ici est donc exceptionnel non seulement pour son ancienneté, mais aussi pour les acteurs qu’il implique.2022-12-2.jpg

Car c’est le seigneur de Mazerolles qui, par l’entremise de son avocat, utilise le plan comme un outil supplémentaire pour remporter son procès. L’affaire oppose donc Annet de Scorailles, seigneur et baron de Mazerolles, paroisse de Salins, à Pierre André de la Ronade, lieutenant général du bailliage des Montagnes d’Auvergne à Salers, associé au syndic du collège des jésuites de Mauriac. Ce plan est joint à un factum imprimé, c'est-à-dire un mémoire dirigé contre un adversaire, ici un mémoire rédigé par Milanges, avocat de M. de Scorailles, en appel d’une sentence du sénéchal d’Auvergne rendue le 2 mars 1669.

Annet de Scorailles est le gendre du seigneur de Salers, famille rivale des André de la Ronade. Le siège du bailliage des Montagnes d’Auvergne, précédemment établi à Saint-Martin-Valmeroux, fut transféré à Salers en 1564. Les seigneurs de Salers n’apprécièrent guère de voir s’installer dans leur cité la justice royale, symbole de l’autorité du roi. Depuis lors les rivalités ne cessèrent de s’accroître entre la famille de Salers et les officiers du bailliage, car ces offices de judicature ne tardèrent pas à donner naissance à des familles riches et honorées, assez puissantes pour faire ombrage au seigneur. À Salers, comme ailleurs, apparait cette noblesse dite de robe, dont la famille André de la Ronade est un parfait exemple, et qui peu à peu devait rivaliser avec l’ancienne noblesse des seigneurs, dite d’épée. Ces deux familles ne vont cesser de s’opposer tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, réglant leurs différends aussi bien par les armes que devant les juges. L’objet de la présente affaire présenté par l’avocat d’Annet de Scorailles, tout en semblant anodin, témoigne de l’ampleur de cette querelle : « Le lieutenant général au Bailliage, ennemy juré dudit seigneur de Salers, aussi bien que de l’appelant son gendre, par un motif de vangeance auroit invité tous les habitants de Salers, à dégrader deux Bois dépendans de cette terre, l’un appelé le Bois de Segret, l’autre le Bois de la Béralde, ou la Béralde de la Veyssière, conformément disoit il, à l’Arrest de la Cour des grands jours qui en auroit ordonné la dégradation ». Il faut, pour comprendre l’arrêt dont il est question, se souvenir que quelques années auparavant, en 1666, le marquis de Salers, fut reconnu coupable de meurtre et condamné par contumace à la peine capitale par les Grands Jours d’Auvergne, tribunaux exceptionnels créés pour réprimer les abus commis par une partie de la noblesse de province. Les officiers du bailliage, parmi lesquels Pierre André de la Ronade, profitèrent de cette opportunité et instruirent ce procès avec zèle, poussant activement l’affaire aux Grands Jours de Clermont.

Cette peine fut suivie d’une sentence ordonnant de raser le château seigneurial « à trois pieds du sol » : c’est sur celle-ci que s’appuie le lieutenant général pour justifier les dégradations. Or, pour l’avocat d’Annet de Scorailles il s’agit là d’un « artifice malicieux ». En 1666, il obtient une ordonnance du sénéchal d’Auvergne interdisant aux habitants de Salers et autres de dégrader les dits bois à peine de 500 livres d’amende. Mais malgré cette décision, les dégradations continuèrent. Le 5 mars 1668, Pierre André de la Ronade aurait ainsi « assemblé vingt paires de bœufs […] et envoyés avec des bouviers dans la béralde de la Veyssière, pour faire un convoi éclatant de vingt charretées de bois, et servir d’exemple à tous ceux qui voudraient l’imiter ». Toujours selon l’avocat, « convaincu de ce pillage ; mais pour se tirer de ce mauvais pas », le sieur de la Ronade fit intervenir les jésuites du collège de Mauriac en leur laissant entendre qu’ils avaient des droits sur la dite béralde. La sentence du sénéchal d’Auvergne du 2 mars 1669, sur laquelle porte cet appel, donne raison aux jésuites comme possesseurs de la montagne et bois de Masseport dont ferait partie la béralde de la Veyssière. Ce mémoire a donc pour objet de prouver le contraire : « Que si la cour se veut donner la peine d’entrer dans l’examen particulier des diverses confinations desdits Béraldes et titres des parties, elle trouvera que celle dont il s’agit est établie par tous les titres de l’appelant, et qu’elle est confinée d’orient par la Montagne et Béralde de Combru et Béralde de Masseport : d’Occident par la Montagne d’Auzet : de Midy par la Montagne de Masseport : de Septentrion par la Montagne de la Veyssière ruisseau entre deux ». Afin de faciliter la compréhension de la situation, le plan traduit en images la description rédigée de ces voisinages. À l’appui du plan et du factum, Annet de Scorailles présente plusieurs titres qu’il « auroit négligé de produire » lors du premier procès considérant que conformément à la coutume d’Auvergne « une possession paisible de trente ans, vaut titre et tient lieu de droit constitué ».

Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette requête et si ce plan permit de convaincre le juge de la sénéchaussée, c’est toutefois un bel exemple des premiers plans judiciaires conservés par les Archives du Cantal.

 

Cote ADC : 118 F 40

Pour aller plus loin : « Une querelle à Salers entre gens de robe et d’épée au XVIIIe siècle » / Vicomte de Miramon-Fargues, dans Revue de la Haute-Auvergne, 1899, pages 41-53.

« Images de la justice : des plans au service du droit », exposition virtuelle en ligne sur le site des Archives du Cantal

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  Reconstruction d'après guerre:

L'exemple du château de Clavières (1944-1952)

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Ce plan, extrait des archives de l’architecte vicois Alphée Delrieu, a été dressé en janvier 1950 pour permettre la reconstruction dite « à l’identique » du château de Clavières, détruit par les Allemands lors des combats de juin 1944. Le 10 juin 1944, l’armée allemande lance une attaque d’envergure contre la Résistance auvergnate. Le réduit du Mont Mouchet (Haute-Loire) est pris d’assaut par des forces ennemies venues de trois directions. Une de ces trois colonnes, composée de 800 à 900 hommes, arrive de Saint-Flour en direction de Clavières. Après avoir en partie détruit le village de Ruynes-en-Margeride, laissant derrière elle le terrible bilan de 26 civils tués ou exécutés, et après avoir incendié les hameaux du Moulin de Ruynes, de la Besseyre des Fabres et de la Brugère, elle se présente à 15 heures à l’entrée du bourg de Clavières. La majorité des habitants ont fui, seuls sont restés les impotents et le curé. Le maire François Broncy, portant son écharpe, un linge blanc à la main, se porte courageusement au-devant des Allemands pour tenter de sauver son village. Il est abattu et, selon toute probabilité, brûlé dans les incendies. Dès lors, les combats s’engagent avec une compagnie de résistants qui ne parvient toutefois pas à stopper l’avancée de la colonne allemande. Celle-ci se scinde en plusieurs groupes qui vont tour à tour incendier les hameaux du Morle, de Masset, de Trailus, des Chazes, de la Grane et de Lalaubie. Les assaillants se retirent à la tombée de la nuit et repartent en direction de Saint-Flour. Ils reviennent dès le lendemain et se présentent en fin de matinée à l’entrée du village de Clavières où le combat reprend pour plusieurs heures. Le bilan humain est très lourd avec 64 cadavres découverts sur le territoire de la commune et ses environs. Les dégâts matériels sont considérables. Au total entre le bourg et les différents hameaux de la commune, 71 maisons et 8 granges isolées sont détruites, portant le nombre de sinistrés à 219. Le village de la Besseyre des Fabres est quant à lui entièrement détruit.
La reconstruction nécessitera plusieurs années. La réparation, pécuniaire et matérielle, des dommages de guerre n'est pas propre à la Seconde Guerre mondiale. Mais avec ce nouveau conflit, l’importance des dégâts est toute autre. Le Cantal, épargné lors des précédentes guerres, est cette-fois ci concerné en plusieurs points de son territoire : Ruynes-en-Margeride et Clavières en premier lieu, mais aussi Chaliers, Murat, le Lioran ou encore Saint-Jacques-des-Blats. Peu après l’armistice du 22 juin 1940, le gouvernement de Vichy met en place la délégation générale à l’équipement national. Elle pose les principes repris ensuite à la Libération par le commissariat général aux dommages de guerre, puis par la direction des dommages de guerre, de 1949 à 1965. Chaque sinistré peut obtenir une indemnisation égale à la valeur totale du bien, déduction faite d'un abattement calculé en fonction de la vétusté de l'édifice, mais à la condition que le projet de reconstruction se fasse « sur place et à l’identique ». Cette procédure permet à l’administration centrale d'accélérer les travaux sur certains édifices et de pouvoir gérer au mieux les coûts, dans une situation économique difficile.

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La reconstruction d’un édifice commence par la demande d’indemnisation, à l’initiative du sinistré. Elle peut se présenter sous la forme d'un dossier qui contient pièces, photographies et plans documentant les dommages. Les services peuvent demander au sinistré des informations complémentaires sur l’édifice, notamment l’expertise d’un architecte de la Reconstruction, ainsi que des devis estimatifs. Une fois le dossier constitué, l’administration centrale procède à un calcul de l’indemnité provisoire. Il s’agit d’une estimation du bien avant le sinistre, généralement calculée sur la valeur du franc de 1939. Cette somme est alors considérée comme le budget provisoire des travaux. Un premier acompte est versé au sinistré pour lui permettre de commencer les opérations. Les architectes agréés par le ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme jouent un rôle central dans l'indemnisation et la réparation des dommages de guerre. Ils sont chargés de l'évaluation des dommages, de l'élaboration d'un projet de reconstruction, puis de la supervision des travaux. Les archives d’Alphée Delrieu contiennent un grand nombre de ses dossiers en collaboration, ou à la suite, de l’architecte sanflorain Pierre Sadoul : 23 dossiers papier et plus de 200 plans relatifs à une centaine de reconstructions. C’est une source de première importance pour l’histoire de la reconstruction de ces villages qui reste à écrire.

Alphée Delrieu est chargé d’établir les plans et devis de « reconstruction à l’identique » du château de Clavières et de ses dépendances. Le château est considéré comme partiellement détruit et gravement endommagé avec seulement 50 % de la maçonnerie réutilisable. L’architecte évalue le dommage en valeur 1939, à 1 400 181 francs. La loi du 28 octobre 1946 prévoit une reconstruction « sur place et à l'identique » mais il est possible, par dérogation, de vendre ou de transférer les créances vers d'autres affectations. Les consorts Rolland, propriétaires, ne souhaitent pas reconstruire ce château qu’ils n’occupaient que trois mois par an. Ils demandent et obtiennent, en 1952, l’autorisation de transfert de l’indemnité en vue de la construction d’un immeuble à usage d’habitation et de commerce à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Et ce malgré l’opposition du conseil municipal et du maire, Jean Hugon, qui considèrent « que la disparition du château diminue de beaucoup la valeur touristique et dégrade énormément le bourg de Clavières » et que ce serait un « non-sens économique de payer très cher sa démolition ». Pour l’anecdote, le Cantal a compté deux châteaux dit de « Clavières », dont celui de Clavières-Ayrens, lui aussi détruit par un incendie en 1936, mais cette fois-ci causé par la foudre. 

 

  Cote ADC : 113 Fi 2005, 22 W 6

Sources : Eugène Martres, Le Cantal de 1939 à 1945. Les troupes allemandes à travers le Massif central, Ed. de Borée 1993 et Villages martyrs de la Margeride : Clavières, Paulhac, Ruynes : juin 1944 / éd. établie par Jean Favier. Association du Musée de la Résistance d'Anterrieux, 2011

Document rédigé par Nicolas LAPARRA                                                                                    

                                                                                                                                            
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