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  Vengeance et pillage dans les bois de Salers :

un plan coloré dressé pour le seigneur de Mazerolles (1669)

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Encore rare au cours des siècles précédents, l’usage du plan se répand à la fin de l’Ancien Régime. Outre sa valeur esthétique, le plan, devenu plus précis et technique, devient un outil efficace d’administration, mobilisé dans un premier temps pour la description et la gestion des seigneuries. Progressivement, il fait aussi son apparition dans le domaine judiciaire où il vient prendre sa place au sein des dossiers de procédure : preuve à part entière ou simple aide visuelle à l’usage des magistrats, ces plans ont servi à éclaircir des affaires et à faciliter la prise de décision. Les plans judiciaires d’Ancien Régime conservés aux archives départementales du Cantal remontent pour l’essentiel au XVIIe et, surtout, au XVIIIe siècles : celui que nous présentons ici est donc exceptionnel non seulement pour son ancienneté, mais aussi pour les acteurs qu’il implique.2022-12-2.jpg

Car c’est le seigneur de Mazerolles qui, par l’entremise de son avocat, utilise le plan comme un outil supplémentaire pour remporter son procès. L’affaire oppose donc Annet de Scorailles, seigneur et baron de Mazerolles, paroisse de Salins, à Pierre André de la Ronade, lieutenant général du bailliage des Montagnes d’Auvergne à Salers, associé au syndic du collège des jésuites de Mauriac. Ce plan est joint à un factum imprimé, c'est-à-dire un mémoire dirigé contre un adversaire, ici un mémoire rédigé par Milanges, avocat de M. de Scorailles, en appel d’une sentence du sénéchal d’Auvergne rendue le 2 mars 1669.

Annet de Scorailles est le gendre du seigneur de Salers, famille rivale des André de la Ronade. Le siège du bailliage des Montagnes d’Auvergne, précédemment établi à Saint-Martin-Valmeroux, fut transféré à Salers en 1564. Les seigneurs de Salers n’apprécièrent guère de voir s’installer dans leur cité la justice royale, symbole de l’autorité du roi. Depuis lors les rivalités ne cessèrent de s’accroître entre la famille de Salers et les officiers du bailliage, car ces offices de judicature ne tardèrent pas à donner naissance à des familles riches et honorées, assez puissantes pour faire ombrage au seigneur. À Salers, comme ailleurs, apparait cette noblesse dite de robe, dont la famille André de la Ronade est un parfait exemple, et qui peu à peu devait rivaliser avec l’ancienne noblesse des seigneurs, dite d’épée. Ces deux familles ne vont cesser de s’opposer tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, réglant leurs différends aussi bien par les armes que devant les juges. L’objet de la présente affaire présenté par l’avocat d’Annet de Scorailles, tout en semblant anodin, témoigne de l’ampleur de cette querelle : « Le lieutenant général au Bailliage, ennemy juré dudit seigneur de Salers, aussi bien que de l’appelant son gendre, par un motif de vangeance auroit invité tous les habitants de Salers, à dégrader deux Bois dépendans de cette terre, l’un appelé le Bois de Segret, l’autre le Bois de la Béralde, ou la Béralde de la Veyssière, conformément disoit il, à l’Arrest de la Cour des grands jours qui en auroit ordonné la dégradation ». Il faut, pour comprendre l’arrêt dont il est question, se souvenir que quelques années auparavant, en 1666, le marquis de Salers, fut reconnu coupable de meurtre et condamné par contumace à la peine capitale par les Grands Jours d’Auvergne, tribunaux exceptionnels créés pour réprimer les abus commis par une partie de la noblesse de province. Les officiers du bailliage, parmi lesquels Pierre André de la Ronade, profitèrent de cette opportunité et instruirent ce procès avec zèle, poussant activement l’affaire aux Grands Jours de Clermont.

Cette peine fut suivie d’une sentence ordonnant de raser le château seigneurial « à trois pieds du sol » : c’est sur celle-ci que s’appuie le lieutenant général pour justifier les dégradations. Or, pour l’avocat d’Annet de Scorailles il s’agit là d’un « artifice malicieux ». En 1666, il obtient une ordonnance du sénéchal d’Auvergne interdisant aux habitants de Salers et autres de dégrader les dits bois à peine de 500 livres d’amende. Mais malgré cette décision, les dégradations continuèrent. Le 5 mars 1668, Pierre André de la Ronade aurait ainsi « assemblé vingt paires de bœufs […] et envoyés avec des bouviers dans la béralde de la Veyssière, pour faire un convoi éclatant de vingt charretées de bois, et servir d’exemple à tous ceux qui voudraient l’imiter ». Toujours selon l’avocat, « convaincu de ce pillage ; mais pour se tirer de ce mauvais pas », le sieur de la Ronade fit intervenir les jésuites du collège de Mauriac en leur laissant entendre qu’ils avaient des droits sur la dite béralde. La sentence du sénéchal d’Auvergne du 2 mars 1669, sur laquelle porte cet appel, donne raison aux jésuites comme possesseurs de la montagne et bois de Masseport dont ferait partie la béralde de la Veyssière. Ce mémoire a donc pour objet de prouver le contraire : « Que si la cour se veut donner la peine d’entrer dans l’examen particulier des diverses confinations desdits Béraldes et titres des parties, elle trouvera que celle dont il s’agit est établie par tous les titres de l’appelant, et qu’elle est confinée d’orient par la Montagne et Béralde de Combru et Béralde de Masseport : d’Occident par la Montagne d’Auzet : de Midy par la Montagne de Masseport : de Septentrion par la Montagne de la Veyssière ruisseau entre deux ». Afin de faciliter la compréhension de la situation, le plan traduit en images la description rédigée de ces voisinages. À l’appui du plan et du factum, Annet de Scorailles présente plusieurs titres qu’il « auroit négligé de produire » lors du premier procès considérant que conformément à la coutume d’Auvergne « une possession paisible de trente ans, vaut titre et tient lieu de droit constitué ».

Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette requête et si ce plan permit de convaincre le juge de la sénéchaussée, c’est toutefois un bel exemple des premiers plans judiciaires conservés par les Archives du Cantal.

 

Cote ADC : 118 F 40

Pour aller plus loin : « Une querelle à Salers entre gens de robe et d’épée au XVIIIe siècle » / Vicomte de Miramon-Fargues, dans Revue de la Haute-Auvergne, 1899, pages 41-53.

« Images de la justice : des plans au service du droit », exposition virtuelle en ligne sur le site des Archives du Cantal

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  Un abbé à la conquête du ciel: le "Vaisseau volant" (1784)

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Cette expression quelque peu énigmatique est le titre d’un imprimé présenté et annoté par le célèbre chroniqueur aurillacois, Jean-Baptiste Lakairie, dont nous commémorons cette année le deux-centième anniversaire de la mort. Né le 17 février 1765 à Aurillac, Jean-Baptiste Lakairie est tout d’abord musicien, suivant les traces de son père, Géraud Lakairie, choriste de l'église paroissiale Saint-Géraud d'Aurillac. Intellectuel très actif et engagé pendant la période révolutionnaire, il devient l’archiviste d’Aurillac et s’illustre alors grâce au matériau qu'il a réuni pour la publication de ses mémoires et des annales de la ville (1787-1818). L’ouvrage Mélanges. Aurillac. 1774-1792 dont est extrait cet imprimé est un parfait exemple de son travail de collecte.

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Derrière ce titre grandiloquent se cache un projet non moins ambitieux, celui de construire à Aurillac, dès 1784, le premier ballon dirigeable de l’Histoire. Ce prospectus, publié avec l’autorisation du lieutenant-général et de police, vise « à ouvrir une souscription pour un Vaisseau Volant, capable d’enlever deux personnes ». Les premières lignes font état du « succès des Expériences Aërostatiques qui furent faites à Aurillac le 12 mars de la présente année 1784 ». Le nom d'« aérostat » a été inventé par l'Académie des sciences en 1783 pour désigner ce nouveau type d’appareil dont le vol est assuré principalement par une force aérostatique, la poussée d'Archimède. C'est cette poussée découlant de la différence de masse volumique entre l'air chaud ou le gaz contenu dans l'aérostat et l'air extérieur, plus dense, qui permet à ces aérostats de voler. Pour se faire une idée de l’ambition de ce projet, il faut replacer ces expériences dans leur contexte. Nous sommes alors aux balbutiements de cette nouvelle technologie. Le premier vol officiel du ballon à air chaud des frères Montgolfier a eu lieu place des Cordeliers, à Annonay, le 4 juin 1783. Jean-François Pilâtre de Rozier et le Marquis d'Arlandes prennent part au premier vol libre humain le 21 novembre 1783.

Inspiré par ces premiers exploits, l’auteur de ce texte, l’abbé Louis Murat se lance à son tour à la conquête des airs. D’après Jean-Baptiste Lakairie « ce fut le jeudi gras, 19 février, que M. Murat, professeur de troisième au collège, fit l’expérience des globes aérostatiques à Aurillac[1] ». L’abbé Murat est né à Aurillac le 8 octobre 1750, fils d’un maréchal-ferrant. Amateur de sciences exactes, cet érudit eu l’idée de reproduire les expériences qui avaient marqué les esprits de ses contemporains. Sa première tentative du 19 février est un échec. Toutefois l’abbé Murat ne se décourage pas et, toujours selon Lakairie : « Enfin le 12 mars l’expérience réussit. Le petit ballon monta très haut et fut tomber près à Massigou. Le 2e qui avait 18 pieds de haut sur 32 de circonférence ne s’éleva pas si haut, parce qu’il y avait une ouverture qu’on n’avait pas apperçue. Ce fut sur le foirail que l’expérience eut lieu ».

Grisé par ce premier succès, l’abbé Murat ne se donne plus de limites et projette la création d’un « vaisseau volant » : « Il prévient le public que son dessein n’est pas de faire une simple répétition des expériences en grand, faites par Messieurs Pilatre du Rosier, le Marquis d’Arlandes, Charles et Robert, Montgolfier, Blanchard, etc. Il veut employer une méthode nouvelle pour diriger à volonté ces ingénieuses machines et pour les faire triompher des tous les obstacles qui en ont fait jusqu’à présent les jouets des vents ». Il ne s’agit plus d’élaborer un simple ballon mais bien de concevoir un véritable dirigeable. Dès les premiers ballons à gaz, l'idée de dirigeable fait son chemin. Il apparaît clairement, par nature même, que le défaut majeur de ces ballons réside dans leur incapacité à se diriger. Mais les contraintes techniques sont trop importantes en cette fin de XVIIIe siècle et ce n’est que le 24 septembre 1852 qu’a lieu le premier vol historique d’un ballon dirigeable entre l'hippodrome de Paris et Élancourt, soit environ 27 km. Il s’agit d’un appareil de 44 m de long en forme de cigare équipé d'un moteur à vapeur.

Cet appel à souscription est suivi d’un devis estimatif qui donne de nombreux détails quant à la conception de l’aérostat projeté : son diamètre, sa superficie, son volume, le poids qu’il pourra enlever, la quantité de toile et de vernis nécessaire à sa fabrication, le coût des coutures, de la galerie, des cordages… Il ne permet toutefois pas de comprendre comment l’abbé Murat prévoyait de pouvoir diriger son aérostat. Certes, le devis prévoit 300 livres « pour les machines et ressorts propres à diriger le ballon ». Mais il n’en dit pas plus sur la conception des machines en question et il est difficile d’imaginer ce que pouvait recouvrir ces termes de « machines et ressorts ». On peut tout de même remarquer que leur coût est relativement modeste en regard du coût total estimé.

Preuve toutefois du sérieux du projet, c’est le principal du collège, M. Piganiol, qui est chargé de recevoir les souscriptions. La somme totale prévue est de 2438 livres, une somme importante que l’on peut estimer à près de 40 000 euros actuels. Par une mention manuscrite au bas du prospectus, Lakairie nous apprend que « la souscription ne fut point remplie ». Certainement découragé par cet échec, l’abbé Murat ne renouvela pas sa tentative et le « vaisseau volant » aurillacois ne fut jamais construit. D’après Lakairie, il « s’était fait horloger et était chargé par le gouvernement des observations météorologiques à Aurillac », lorsqu’il mourut à Nevers le 19 brumaire an X, « d’un polype au nez, dont il allait se faire guérir à Paris[2] », emportant avec lui le secret de sa technique conçue pour « diriger à volonté » les aérostats.

[1] Jean-Baptiste Lakairie, Cahiers de notes historiques sur l’histoire d’Aurillac (cote ADC : E DEP 1500/414)

[2] Ibidem.

 

Cote ADC : D BIB 290, 29 Fi 359 (Foule admirant le ballon "Le Fétiche", le 14 juillet 1903, place Gerbert à Aurillac)

Sources :« Un ballon dirigeable à Aurillac en 1784 (lancé par l'abbé Murat, professeur au collège) » / Delmas, Jean (1868-1913), dans Revue de la Haute-Auvergne, 1910, pages 165-174.

Document rédigé par Nicolas LAPARRA                                                                                    

                                                                                                                                            
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  Des anarchistes à Saint-Flour ?

L'affaire des lettres de menace et des croix du Calvaire - 1882

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En ce mois de novembre 1882, une étrange affaire vient troubler la tranquillité de la paisible ville de Saint-Flour. Plusieurs personnalités de la ville, plus précisément, l’évêque, le maire et M. Baduel, juge au tribunal, ont reçu des lettres anonymes les menaçant de mort s’ils ne répondaient pas favorablement à une demande de rançon, formulée dans les termes suivants. « Tout dans le sang. Si vous ne déposez pas 500 francs au Calvaire de Saint-Flour dans un porte-monnaie, dans un buisson situé entre deux grands rochers les plus près de l’église du côté des stations et dont une croix touche un de ces deux rochers, avant le 5, votre mort sera décidée ainsi que l’incendie de votre palais. Ne mettez personne au calvaire pour veiller car il sera probablement tué. Je vous salue en attendant le dénouement. Le Président du Comité exécutif. L.C. Vive la révolution sociale ». Les lettres anonymes originales n’ayant pas été conservées, c’est à travers le brouillon d’une missive confidentielle, adressée par le sous-préfet au préfet du Cantal et datée du 4 novembre, que leur contenu est parvenu jusqu’à nous.

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On apprend dans cette même lettre que les autorités comme les victimes ne prennent pas ces menaces très au sérieux et ne voient « dans cette affaire qu’une plaisanterie de mauvais goût ». Le sous-préfet souhaite toutefois prendre des mesures visant à prévenir l’envoi de nouvelles lettres afin d’éviter que l’affaire ne s’ébruite : « Il serait à craindre en effet que le secret dont nous nous appliquons à entourer les faits […] ne fut trahi par les nouvelles personnes menacées. […] La population qui les ignore et qui, me dit-on, est fort impressionnée par la lecture des faits analogues qui se sont produits ailleurs serait dans un état de fièvre, d’attente et de panique qu’il importe d’éviter ». Le sous-préfet fait ici référence aux attentats dits de la « Bande noire », nom donné à différentes organisations ouvrières d'inspiration anarchiste de Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire). Les premières actions de la Bande noire se déroulent à l’été 1882 et sont marquées par un anticléricalisme radical : saccage et incendie d’une chapelle, dynamitage de calvaires et de croix, lettres de menaces. Bien que ciblant principalement des symboles religieux, l'organisation semble être tout de même motivée par des idées libertaires et anticapitalistes.

Pour ce faire, le sous-préfet souhaite mettre en place une surveillance de la boîte aux lettres de la poste de Saint-Flour, boîte à partir de laquelle ont été envoyées les trois premières lettres, soit en plaçant pendant quelques jours un agent de police à l’intérieur du bureau de poste, soit en ordonnant à un employé des Postes de retirer les lettres postées de nuit au fur et à mesure de leur dépôt afin d’appréhender sur le fait leur auteur. Il est aussi décidé de placer deux gendarmes dans la chapelle du Calvaire dans l’éventualité où l’auteur des menaces viendrait vérifier le paiement de la rançon. Mais toutes ces mesures ne serviront à rien car l’affaire prend rapidement une autre tournure. Dans la nuit du 8 au 9 novembre plusieurs croix du Calvaire, douze sur quatorze, sont arrachées et portées quelques mètres plus loin. De nouvelles lettres de menaces, écrites de la même main, sont adressées à l’évêque et au directeur du petit séminaire : « Vous ne vous êtes point encore exécutés, faites-le dans un délai de deux jours où tout brûle. Tout par le sang, vive la révolution sociale ». Méfiant, l’auteur a pris la précaution de changer de boîte aux lettres en délaissant la « grande poste » pour « les boîtes de ville », déjouant ainsi la surveillance de la police. Le sous-préfet ne voit dans le renversement des croix qu’un signe de « mécontentement de ne pas trouver à l’endroit fixé le porte-monnaie qu’ils espéraient y voir » et non « le signe d’un prochain mouvement anarchiste dans l’arrondissement de Saint-Flour. C’est donc ailleurs qu’il faut chercher, je crois, les motifs […] dans un besoin pressant d’argent, une rancune personnelle, ou même le simple désir de faire parler de Saint-Flour ». Une enquête est ouverte par le juge d’instruction mais ne produit aucun résultat précis. Dans l’attente, les croix sont replacées et la surveillance des deux gendarmes aux abords du Calvaire reprise jusqu’à nouvel ordre.

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Toutes ces précautions ne peuvent cependant empêcher l’ébruitement de l’affaire. En effet, dès le 10 novembre, le journal La République Libérale propose un article intitulé « Les anarchistes à Saint-Flour » dans lequel est relaté avec toute exactitude le déroulé des faits. Pour ce journal de tendance républicaine, il ne faut pas exagérer le danger de ces menaces qui sont attribuées à des « individus qui aiment le désordre, s’adonnent à la paresse et se livrent à la débauche », voulant imiter les « exploits récents des anarchistes » dans le but « de faire peur aux bourgeois et aux curés ». Ce n’est pas l’opinion du Moniteur du Cantal, journal de tendance antirépublicaine, qui lui aussi évoque l’affaire dans son édition du 11 novembre : le rédacteur y voit plutôt l’œuvre des anarchistes et socialistes de Montceau-les-Mines qui « ont, paraît-il, des affiliés à Saint-Flour ». Plaisanterie de mauvais goût inspirée par les évènements de Montceau-les-Mines ou véritable action anarchiste ? Il est impossible de l’affirmer avec certitude à la lecture des documents qui ont été conservés.

Dans son rapport destiné au préfet le 12 novembre, le sous-préfet écrit : « pas de faits nouveaux si ce n’est une nouvelle lettre de menaces adressée à l’imprimeur de l’Impartial. Instruction n’a pas encore abouti. Surveillance exercée cette nuit sans résultat ». La dernière pièce de ce dossier est un brouillon de lettre du sous-préfet au préfet en date du 16 novembre dans lequel il regrette que l’administration des Postes refuse de laisser surveiller les boîtes aux lettres de la ville et que, dans ces conditions, il lui semble impossible de saisir l’auteur des menaces sur le fait. Le juge d’instruction se tourne quant à lui vers une tout autre piste puisque d’après le sous-préfet, il « croit qu’il arrivera à découvrir l’auteur de ces lettres. Et a l’intention d’aller saisir les copies des élèves des divers séminaires de la ville. Il croit d’après certains indices que les lettres viennent de là ». Il semble toutefois que les coupables n’aient jamais été retrouvés et que l’affaire s’en soit tenue à ces quelques péripéties.

 

  Cote ADC : 3 Z 46 - 15 JOUR 1 - 2 JOUR 27

Document rédigé par Nicolas LAPARRA                                                                                    

                                                                                                                                            
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  Reconstruction d'après guerre:

L'exemple du château de Clavières (1944-1952)

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Ce plan, extrait des archives de l’architecte vicois Alphée Delrieu, a été dressé en janvier 1950 pour permettre la reconstruction dite « à l’identique » du château de Clavières, détruit par les Allemands lors des combats de juin 1944. Le 10 juin 1944, l’armée allemande lance une attaque d’envergure contre la Résistance auvergnate. Le réduit du Mont Mouchet (Haute-Loire) est pris d’assaut par des forces ennemies venues de trois directions. Une de ces trois colonnes, composée de 800 à 900 hommes, arrive de Saint-Flour en direction de Clavières. Après avoir en partie détruit le village de Ruynes-en-Margeride, laissant derrière elle le terrible bilan de 26 civils tués ou exécutés, et après avoir incendié les hameaux du Moulin de Ruynes, de la Besseyre des Fabres et de la Brugère, elle se présente à 15 heures à l’entrée du bourg de Clavières. La majorité des habitants ont fui, seuls sont restés les impotents et le curé. Le maire François Broncy, portant son écharpe, un linge blanc à la main, se porte courageusement au-devant des Allemands pour tenter de sauver son village. Il est abattu et, selon toute probabilité, brûlé dans les incendies. Dès lors, les combats s’engagent avec une compagnie de résistants qui ne parvient toutefois pas à stopper l’avancée de la colonne allemande. Celle-ci se scinde en plusieurs groupes qui vont tour à tour incendier les hameaux du Morle, de Masset, de Trailus, des Chazes, de la Grane et de Lalaubie. Les assaillants se retirent à la tombée de la nuit et repartent en direction de Saint-Flour. Ils reviennent dès le lendemain et se présentent en fin de matinée à l’entrée du village de Clavières où le combat reprend pour plusieurs heures. Le bilan humain est très lourd avec 64 cadavres découverts sur le territoire de la commune et ses environs. Les dégâts matériels sont considérables. Au total entre le bourg et les différents hameaux de la commune, 71 maisons et 8 granges isolées sont détruites, portant le nombre de sinistrés à 219. Le village de la Besseyre des Fabres est quant à lui entièrement détruit.
La reconstruction nécessitera plusieurs années. La réparation, pécuniaire et matérielle, des dommages de guerre n'est pas propre à la Seconde Guerre mondiale. Mais avec ce nouveau conflit, l’importance des dégâts est toute autre. Le Cantal, épargné lors des précédentes guerres, est cette-fois ci concerné en plusieurs points de son territoire : Ruynes-en-Margeride et Clavières en premier lieu, mais aussi Chaliers, Murat, le Lioran ou encore Saint-Jacques-des-Blats. Peu après l’armistice du 22 juin 1940, le gouvernement de Vichy met en place la délégation générale à l’équipement national. Elle pose les principes repris ensuite à la Libération par le commissariat général aux dommages de guerre, puis par la direction des dommages de guerre, de 1949 à 1965. Chaque sinistré peut obtenir une indemnisation égale à la valeur totale du bien, déduction faite d'un abattement calculé en fonction de la vétusté de l'édifice, mais à la condition que le projet de reconstruction se fasse « sur place et à l’identique ». Cette procédure permet à l’administration centrale d'accélérer les travaux sur certains édifices et de pouvoir gérer au mieux les coûts, dans une situation économique difficile.

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La reconstruction d’un édifice commence par la demande d’indemnisation, à l’initiative du sinistré. Elle peut se présenter sous la forme d'un dossier qui contient pièces, photographies et plans documentant les dommages. Les services peuvent demander au sinistré des informations complémentaires sur l’édifice, notamment l’expertise d’un architecte de la Reconstruction, ainsi que des devis estimatifs. Une fois le dossier constitué, l’administration centrale procède à un calcul de l’indemnité provisoire. Il s’agit d’une estimation du bien avant le sinistre, généralement calculée sur la valeur du franc de 1939. Cette somme est alors considérée comme le budget provisoire des travaux. Un premier acompte est versé au sinistré pour lui permettre de commencer les opérations. Les architectes agréés par le ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme jouent un rôle central dans l'indemnisation et la réparation des dommages de guerre. Ils sont chargés de l'évaluation des dommages, de l'élaboration d'un projet de reconstruction, puis de la supervision des travaux. Les archives d’Alphée Delrieu contiennent un grand nombre de ses dossiers en collaboration, ou à la suite, de l’architecte sanflorain Pierre Sadoul : 23 dossiers papier et plus de 200 plans relatifs à une centaine de reconstructions. C’est une source de première importance pour l’histoire de la reconstruction de ces villages qui reste à écrire.

Alphée Delrieu est chargé d’établir les plans et devis de « reconstruction à l’identique » du château de Clavières et de ses dépendances. Le château est considéré comme partiellement détruit et gravement endommagé avec seulement 50 % de la maçonnerie réutilisable. L’architecte évalue le dommage en valeur 1939, à 1 400 181 francs. La loi du 28 octobre 1946 prévoit une reconstruction « sur place et à l'identique » mais il est possible, par dérogation, de vendre ou de transférer les créances vers d'autres affectations. Les consorts Rolland, propriétaires, ne souhaitent pas reconstruire ce château qu’ils n’occupaient que trois mois par an. Ils demandent et obtiennent, en 1952, l’autorisation de transfert de l’indemnité en vue de la construction d’un immeuble à usage d’habitation et de commerce à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Et ce malgré l’opposition du conseil municipal et du maire, Jean Hugon, qui considèrent « que la disparition du château diminue de beaucoup la valeur touristique et dégrade énormément le bourg de Clavières » et que ce serait un « non-sens économique de payer très cher sa démolition ». Pour l’anecdote, le Cantal a compté deux châteaux dit de « Clavières », dont celui de Clavières-Ayrens, lui aussi détruit par un incendie en 1936, mais cette fois-ci causé par la foudre. 

 

  Cote ADC : 113 Fi 2005, 22 W 6

Sources : Eugène Martres, Le Cantal de 1939 à 1945. Les troupes allemandes à travers le Massif central, Ed. de Borée 1993 et Villages martyrs de la Margeride : Clavières, Paulhac, Ruynes : juin 1944 / éd. établie par Jean Favier. Association du Musée de la Résistance d'Anterrieux, 2011

Document rédigé par Nicolas LAPARRA                                                                                    

                                                                                                                                            
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 L'exil des Républicains espagnols dans le Cantal : itinéraire de la famille Raurich-Farnos

(grands-parents maternels d'Éric Cantona)

                                                                                                                                

Le 26 janvier 1939, la ville de Barcelone est prise par les troupes du Général Franco. Deux jours plus tard, la France ouvre la frontière aux personnes fuyant la victoire des nationalistes. Près de 450 000 Espagnols quittent le pays ; la Retirada, retraite en Castillan, est l’une des plus importantes vagues de réfugiés.

Pédro Raurich Ventura et sa femme Francesca Farnos Treig, font partie de ces réfugiés. Le 7 ou 9 février 1939, ils passent la frontière à Cerbère. Le couple est tout d’abord interné, comme beaucoup de leurs compatriotes, dans le camp de Saint-Cyprien, puis dans celui d’Argelès-sur-Mer. Ces deux camps, comme celui du Barcarès, sont créés dans la plus grande improvisation directement sur les plages par les autorités. De nombreux autres camps d’internement ouvrent entre 1939 et 1941, à Rivesaltes, Septfonds, Vernet, Gurs etc.

Les conditions de vie y sont catastrophiques, les réfugiés sont sans cesse déplacés. La priorité, pour eux, est de sortir de cet univers d’enfermement. Quatre possibilités s’offrent à eux : le retour en Espagne ; une nouvelle émigration, notamment au Mexique, qui accueille les Républicains dès février 1939 ; l’engagement militaire ou l’embauche extérieure.

Sans tarder, le gouvernement français réagit. Une circulaire du ministère de l’Intérieur du 5 mai 1939 incite à employer les nouveaux venus, arguant qu’il s’agit de « transformer cette masse inorganisée et passive que constituent ces réfugiés en éléments utiles à la collectivité nationale ». Aussi dès le début du mois, des propriétaires du Midi recrutent des ouvriers agricoles dans les camps. Dans le même temps, des déplacements collectifs de réfugiés s’effectuent dans le cadre des camps de travailleurs étrangers (CET) qui deviennent, en septembre 1940, des groupes de travailleurs étrangers (GTE). Les réfugiés y sont affectés pour des grands travaux de défense nationale, à l’aménagement de certains camps militaires, mais aussi employés dans l’aéronautique, le génie, les eaux et forêts. Les entreprises vont puiser directement dans ces camps la main d’œuvre dont elles ont besoin, tel que les houillères de Decazeville ou bien encore l’entreprise Ballot, qui demande l’autorisation au Préfet du Cantal de faire venir 118 Espagnols pour la construction du barrage de l’Aigle.

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Pédro Raurich est quant à lui affecté avec 39 autres Espagnols à la construction du barrage hydroélectrique de Saint-Etienne-Cantalès. Maçon, il est transféré dans le Cantal pour travailler dans l’entreprise André Borie, le 11 février 1940. Il est incorporé au 401e GTE basé à Laroquebrou, employant majoritairement des travailleurs espagnols.

Au 1er octobre 1942, le Cantal totalise 1218 internés, surtout espagnols et polonais, répartis en quatre camps : le 401e GTE de Laroquebrou pour la construction du barrage de Saint-Etienne-Cantalès ; le 417e à Aurillac où les travailleurs sont affectés au bucheronnage, à l’agriculture, aux mines et à l’industrie ; les 431e et 864e GTE à Mauriac pour la construction du barrage de l’Aigle. Ces nombreux travailleurs participeront de manière active à la Résistance durant les années d’Occupation. Ainsi, au barrage de l’Aigle, un groupe de 75 Espagnols fera partie de l’organisation de résistance de l’armée (ORA).

Par ailleurs, Francesca Treig, restée à Argelès, obtient l’autorisation du Préfet du Cantal de rejoindre son mari au mois de mars 1940. Le regroupement familial est en effet consenti si les ressources du couple sont suffisantes :  Pedro Raurich ne résidant alors plus en cantonnement mais louant un appartement à Laroquebrou, il peut désormais accueillir son épouse. Ils déménagent par la suite à Saint-Gérons, puis à Saint-Etienne-Cantalès.

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C’est au cours de ce séjour dans le Cantal que naissent trois de leurs quatre filles : Olga, Léonor (qui donnera naissance à Eric Cantona) et Neves.  

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Le 23 mars 1945, Pédro est, comme de nombreux réfugiés, élargi par la Commission départementale de libération des travailleurs.

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Il part alors avec sa famille s’installer à Marseille au cours des mois suivants.

 

  Cote ADC : 1 W 229-1, 1 W 229-2 et 3 SC 7529

Document rédigé par Laure BARBET

Sources : 

Le Cantal de 1939 à 1945, les troupes Allemandes à travers le Massif central, Eugène Martres, 1993. 

L’exil des Républicains espagnols en France, de la Guerre civile à la mort de Franco, Geneviève Dreyfus-Armand, 1999.

                                                                                    

                                                                                                                                            
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